Voir l'album précédent
Voir l'album suivant
Aurélienne 6 - De Plouvien à Plouguerneau
Dimanche 3 juin 2007. La marche de 20km effectuée passe à Plouvien par les chapelles Saint-Jaoua et Saint-Jean-Balanant. A Plabennec on passe devant le manoir du Rest et la chapelle de Loc-Maria. Au Drennec, on passe par la chapelle de Landouzen avant de longer l´Aber-Wrac´h jusqu´à la chapelle Pol en Plouguerneau.
Nous partons de la chapelle Saint-Jaoua en Plouvien. Jaoua était un des quatorze compagnons de Paul Aurélien lors son arrivée en Bretagne Armorique. D´après Wromoc qui a écrit la vie de Paul Aurélien au IXe siècle, Jaoua était un ermite. Voici ce que dit Wromoc à propos de l´arrivée de Jaoua (Junehinus) à Lampaul-Ploudalmézeau:
Pendant qu’il demeurait en ce lieu, plusieurs des siens, parcourant en tournée tout le domaine se constuisirent plusieurs cabanes dans des endroits plus retirés. Un de ceux qui s’en allèrent ainsi plus à l’écart fut le dénommé Junehinus, que tous appelaient “l’ermite” à cause de l’étroitesse de sa vie plus serrée et de son séjour volontaire dans la solitude plus écartée. Ayant parcouru tout le domaine, il trouva une source très limpide avec du sable très blanc, environnée de bois très épais et des grandes terres ; en s’écoulant, le ruisseau qui en sortait produisait dans tous les lieux environnants une chanson très agréable par le bruissement de son murmure. Et là, tout joyeux de l’agrément du lieu et de la qualité de l’eau, il commença à habiter dans la très petite cabane qu’il avait construite.
Par la suite Jaoua cède cet emplacement à Paul Aurélien. Ce lieu deviendra Lampaul-Ploudalmézeau. On ignore le parcours exact de Jaoua après cet événement, mais il est possible qu´il s´est fixé un moment à Plouvien (il existe à Plouvien un lieu-dit Minihy qui dénote un lieu monastique très ancien). Albert Le Grand le fait passer aussi au Faou, à Brasparts et à Daoulas. Vers la fin de sa vie il rejoint Paul Aurélien à Saint-Pol-de-Léon puis devient évêque de Léon. Toujours d´après Albert Le Grand il serait mort à Brasparts. D´après la tradition, on mit son corps dans une charrette tirée par des boeufs. Arrivée à l´emplacement de l´actuelle chapelle Saint-Jaoua, la charrette se rompit et c´est là qu´on décida d´inhumer Jaoua. Son tombeau se trouve dans l´aile sud de la chapelle. Il est surmonté d´un monument qui date de la deuxième moitié du XVe siècle.
Avant de quitter Saint-Jaoua, nous nous arrêtons un moment devant l´ossuaire d´attache (accolé à la chapelle). Les défunts étaient d´abord enterrés dans la chapelle puis leurs ossements placés dans l´ossuaire à l´exception des crânes. A Saint-Jaoua il n´y avait pas d´édifice spécial pour placer les crânes, aussi, on les mettait dans le porche ou dans divers endroits de l´église. L´écrivain breton Tanguy Malmanche aimait fréquentait la chapelle Saint-Jaoua ainsi que quelques autres par lesquelles nous passerons aujourd´hui (Saint-Jean-Balanant, Locmaria-Lann et Landouzen). Voyant des crânes disposés un peu partout, il se plaisait à imaginer la vie de ces personnes. Nous en reparlerons ci-dessous.
Toujours sur la commune de Plouvien, nous sommes accueillis à la chapelle de Saint-Jean-Balanant par monsieur Bodénez de l´association "Sant Yann". La chapelle a été fondée par les chevaliers Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem. Saint-Jean-Balanant était un membre de la commanderie de La Feuillée. Voici ce qu´en dit l´abbée Guillotin de Corson ("Les Templiers et les chevaliers de Malte en Bretagne", Librairie ancienne et moderne. Nantes 1902)
Enfin, en Plouguin était le membre de Saint-Jean de Balanan, dont le nom "Bannazlanc" figure dans la charte de 1160 [NDLA: du duc de Bretagne Conan IV]. Aussi les commandeurs de la Feuillée déclarent-ils que "les église et bourg de Saint-Jean Balanan appartiennent en entier à l´Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, excepté une chapelle faisant la my-croix de ladite église du costé de l´évangile, laquelle a été jadis donnée par les commandeurs au baron de Penmarc´h, en recognoissance de quoy ledit baron est tenu poyer 20 sols de rente auxdits commandeurs. En laquelle église ledit Ordre a ses escussons, banc, escabeaux et accoudoirs, présente le chapelain et prend les offrandes."
Cette église de Balanan renfermait six autels, dont le principal "en pierre fort et long" était surmonté de la statue de la Sainte Vierge, entre celles de saint Jean-Baptiste et de saint Jean l´Evangéliste; les jours de fête, on y plaçait un "devant d´autel en cuivre doré", et on y exposait une relique de de saint Jean renfermée dans un bras d´argent. Enfin, au-dessus de la grande porte de l´édifice, apparaissait un groupe de pierre représentant saint Jean baptisant Notre-Seigneur, et accompagné des écussons de l´Ordre de Malte.
L´Hôpital de Balanan conservera longtemps, semble-t-il, son indépendance: en 1443, le chevalier de Rhodes Perrot du Dresnay prenait encore le titre de "gouverneur de Saint-Jehan de Balaznant"
Près de la chapelle, la fontaine est abritée par un édifice important. D´après Tanguy Malmanche qui l´appelait la "Maison des Têtes-de-Morts", on y déposait des crânes et il arrivait que des grenouilles viennent s´y cacher. L´auteur se plaisait à imaginer des discussions avec ces crânes. Voici comment il commence le conte intitulé "KOU LE CORBEAU" publié en 1946:
"Voici ce que me conta cette tête de mort: vous savez bien, la tête au crâne bas et rétréci, dans laquelle logeait une toute petite grenouille. C´est Kou que je m´appelle ..."
Peu après Saint-Jean-Balanan, nous arrivons à la chapelle de Locmaria-Lann sur la commune de Plabennec. Monsieur Y. Priser, fondateur de l´association "Mignoned Locmaria" nous y attend. Les attributs "loc" et "lann" peuvent indiquer tous deux une fondation monastique. Ici, il semble plutôt que "lann" ait le sens de "Lande". Un texte de 1363 mentionne le nom "Eglise de la bienheureuse Marie de la Lande". Sur les ex-votos on note des inscriptions telles que "Merci à Notre-Dame des Landes".
La chapelle date en grande partie du début du XVIe siècle. C´était un lieu de pèlerinage important. La maîtresse-vitre a disparu mais nous disposons d´un croquis réalisé par le morlaisien Louis Le Guennec au début du XXe siècle à partir d´un document de 1614, le "Bref état des prééminences du marquisat de Carman et comté de Seiz Ploué". Nous passerons bientôt par le château de Maillé en Plounévez-Lochrist qui était le fief de la famille de Carman. Les "seiz ploué" ce sont les sept paroisses que possédait Carman. Le croquis de Le Guennec se trouve actuellement aux archives de la Marine à Brest. On y trouve les dessins des deux donateurs (Tanguy de Kerman et Louyse de la Forest), d´une crucifixion, de saint Pierre et saint Paul, de saint Yves entre le riche et le pauvre. Le croquis signale également une inscription au bas du vitrail. On peut la traduire ainsi: "Saint Goulven priez pour nous. 1508". Lors de la restauration de 1990 des vitres du côté sud, on demandera à l´atelier de Jean-Pierre Le Bihan de Quimper de s´inspirer de ces croquis. La chapelle est maintenant ornée de cinq vitraux qui correspondent à l´ancienne maîtresse vitre. Au nord, les vitraux correspondent au mystères joyeux du Rosaire. Ils ont été réalisés en 2007 par Charles Robert, maître verrier à Plomelin.
Le maître autel est en deux parties. La partie basse de l´autel est en pierre de Kersanton et de style gothique flamboyant. Une frise de feuillages (panicauts des champs) court en haut de l´autel. Elle se termine par des fantaisies qu´on n´oserait plus afficher dans les églises d´aujourd´hui. Au centre, deux niches abritent un couple d´anges qui portent des banderolles. Elles portent le nom d´Yves Le Gall titulaire de Locmaria depuis 1496 et la date 1512. C´est la plus ancienne date de la chapelle. La tour porte la date 1580 et le calvaire 1527.
Le retable en bois est plus récent. Il porte la date 1682. On est au temps où le recteur de Plabennec revendique les revenus de Locmaria. Il fait mettre son nom (Yves Le Guen) sur le retable. Son successeur va jusqu´à faire inscrire en 1685 sur le retable qu´il est le maître de Locmaria. Les tensions entre la trève de Locmaria et la paroisse mère ont persisté jusqu´à la suppression de la trève en 1696 et même après. En 1726 on voit encore Locmaria s´élever contre le recteur de Plabennec qui veut s´approprier le produit des offrandes. Bien que simple, le retable en bois est de bonne facture, peut-être des ateliers Lerrel de Landivisiau. Il y a des degrés ornés. On trouve des cornes d´abondance (biberons antiques), des aigles entourés de chérubins, des rinceaux fleuris. Le Christ a les mains non crispées et ouvertes. Le majeur et l´annulaire sont joints, l´index et l´auriculaire écartés. Yves-Pascal Castel à qui nous devons beaucoup d´informations sur cette chapelle parle de "main énigmatique". Le majeur et l´annulaire sont sur la croix, l´index et l´auriculaire s´en détachent.
Dans le choeur, Notre Dame de Locmaria occupe la place d´honneur du côté de l´Evangile. Elle foule un être hybride, une femme à queue de serpent. L´enfant Jésus porte un long phylactère dont l´inscription s´est perdue. De tels phylactères sont rares. Il en existe quelques uns cependant. A Locronan par exemple, on peut lire sur un phylactère semblable: "Je suis le fils de Marie".
Le long des murs il y a douze statues de femmes, vraisemblablement des sibylles sauf sainte Véronique qui est une des saintes femmes. D´après la tradition, elles étaient autrefois dans le porche où il y a dix niches. Une des statues porte comme attribut une corne d´abondance (biberon antique). C´est grâce à cette statue qu´on peut être quasiment certain qu´il s´agit d´une série de sibylles. C´est à la Renaissance qu´on a le plus mis en valeur les sibylles. Michel-Ange les a peintes dans la chapelle Sixtine. Dans le monde antique, les sibylles étaient des femmes, vierges comme les Vestales, censées prédire l´avenir. Dans le monde chrétien on a affirmé qu´elles avaient annoncé la venue du Christ et leur nombre s´est fixé à douze au XVe siècle. Comme les apôtres, chaque sibylle a son attribut et les variations sont faibles. La Cimmérienne par exemple, a une corne d´abondance, symbole de la Vierge qui allaite. Toutefois, pour cinq femmes de Locmaria, leur seul attribut est un cierge, et l´identification n´est pas aisée. Pour plus de détails on pourra se référer à l´étude d´Yves-Pascal Castel intitulée "Les 70 sibylles du Finistère et publiée sur http://chemins-bretagne.com (rubrique art et histoire)
A l´entrée du placître, le calvaire de 1527 est un monument complexe. Il intègre dans un ensemble compact à un seul fut une multitudes de personnages. Il porte huit armoiries dont cinq sont lisses (étaient sans doute peintes). On trouve sur la face les armoiries des Carman et sur le revers celles des de la Forest. Les armoiries des Rohan se trouvent au dessus du Christ. Cela ne se fait normalement pas sur les calvaires parce que personne ne peut se considérer comme étant au dessus du Christ. Le blason des Rohan constitue également la base du triangle régulateur. Le rectangle de la partie haute du monument se divise en 7 carrés sur 16. Chaque carré a la taille du blason des Rohan. La conception d´ensemble est un grand rectangle dont les diagonales se croisent juste au dessous des pieds du Christ. Il s´agit d´une oeuvre exceptionnelle. Le maître de Locmaria-Lann était autant architecte que sculpteur. Sa main habile a su tirer le meilleur parti d´un Kersanton bien choisi. Il n´a pas hésité à rompre les traditions, notamment en remplaçant la Vierge qui se trouve normalement aux pieds du Christ par Marie-Madeleine. Cependant la Vierge n´est pas oubliée, elle est présente dans la Pietà placée sous le Christ. Au revers, à côté de sainte Barbe, saint Pierre porte une clé dans laquelle le sculpteur a intégré une croix et un coeur. Plus haut, le mauvais larron a réussi à se détacher une jambe alors qu´un diable s´agrippe à la corde qui lui tient l´autre jambe. Curieusement, le nom du sculpteur qui était gravé à la base du fut a été buché.
Sur Locmaria-Lann plane aussi l´ombre de Tanguy Malmanche dont l´enfance est inséparable du manoir voisin du Rest.
Peu après Locmaria, sur un plateau au bord de l´Aber-Wrac´h, madame N. Simier, présidente de l´association "Mignoned Landouzan", nous attend à la chapelle de Landouzen. C´est ici que Hoarvian rencontra Rivanome et que de leur union naquit Hervé qui allait devenir l´un des plus grands saints de Bretagne. La chapelle de Landouzen est dédiée à saint Ursin (ou Thouzan). Elle a été construite au début du XVIe siècle. En 1969 elle était en ruines et fut sauvée par une équipe de bénévoles et notamment D. de Lafforest, devenu depuis aumônier du Tro Breiz. Selon la légende, saint Ursin aurait attaché à la stèle du placître un dragon à l´aide d´une chaîne. La chaîne aurait entaillé la pierre avant que saint Ursin n´aille noyer le dragon dans un marais.
Landouzan c´est à nouveau Tanguy Malmanche. Un de ses contes, "La monstre de Landouzen" a pour cadre cette chapelle. Une troupe de soldats s´y assemble pour la revue annuelle le long du mur de l´enclos. Bien que mort (au sens propre), un des soldats est quand même présent (au sens propre) à la revue...
Après Landouzan, nous poursuivons par la vallée de l´Aber Wrac´h qui nous mène à la chapelle Pol de Plouguerneau. Nous y sommes accueillis par C. Le Borgne, recteur de Plouguerneau. C´est en sa compagnie que nous finissons la journée par une prière dans la chapelle. La chapelle Pol marquerait l´endroit où Paul Aurélien aurait fait jaillir trois sources. Une des sources se trouve à l´intérieur de la chapelle.
Voir l'album précédent
Voir l'album suivant
